Les Havres Gris

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 Anna et Mister God

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San

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Localisation : Un peu par là

MessageSujet: Anna et Mister God   Lun 29 Oct - 19:56

de Fynn

"La différence qu'il y a entre un ange et une personne? Facile. Un ange, c'est presque tout en dedans, une personne, presque tout en dehors." Ainsi parlait, à six ans, Anna, également conne sous les noms de Pompom', Souris, ou La Joie.
A cinq ans, Anna connaissait parfaitement le but de l'existence, a signification de l'amour, et elle était l'amie intime et le bras droit de Mister God.
A six ans, elle était théologien, mathématicien, philosophe, poète et jardinier.
De moi, personne n'a entendu parler, et pourtant, je devrai être célèbre : J'ai connu Anna. Cette aventure là, c'était une grande première. Je ne l'ai pas connue vaguement, comme ci, comme ça. La connaître exigeait un engagement total. Car je l'ai connue dans sa propre lumière, comme elle demandait à l'être: du dedans. "Un ange c'est presque tout en dedans" C'est ainsi que je me suis appliquée à connaître Anna, mon premier ange.

Maman et Anna avaient beaucoup de choses en commun, la principale et la plus belle étant, à mon avis, leur attitude envers Mister God. La plupart des gens que je connaissais évoquaient Dieu pour chercher une excuse à leurs échecs. "Il aurait dû faire ci!" ou "Pourquoi Dieu a-t-il fait ça?" Mais Maman et Anna voyaient dans les épreuves une occasion d'agir. La laideur? Une occasion de faire de la beauté? La tristesse? Une occasion de susciter la joie. Mister God était ainsi toujours de leur côté. Un étranger aurait été excusable de croire que Mister God habitait chez nous, mais Maman et Anna, quant à elles, en étaient sûres; d'ailleurs, il était rare que nous ne fassions pas participer Mister God à nos conversations.

Après souper, quand tout était rangé, Anna et moi nous asseyions pour faire ce qu'elle avait choisi. Pas question de contes de fées, la vie était une réalité, et la réalité bien trop passionnante. La lecture de la Bible n'avait pas grand succès. Elle la considérait comme une matière primaire, réservée aux tout-petits. Le message de la Bible était simple, n'importe quel demeuré pouvait le saisir en moins d'une demi-heure. La religion consistait en action, pas en lecture d'actions. Le message une fois recu, il était inutile de le relire cent fois.
Le curé de notre paroisse ne fut pas peu surpris quand il l'interrogea sur Dieu. Voici à peu près leur conversation:
- "Crois-tu en Dieu?"
- Oui.
- Sais-tu ce que c'est que Dieu?
- Oui.
- Qu'est ce que c'est alors?
- Il est Dieu.
- Vas-tu à l'église?
- Non.
- Pourquoi?
- Parce que je sais tout ça.
- Qu'est ce que tu sais?
- Je sais aimer Mister God, aimer les gens, et les chats et les chiens, et les araignées et les fleurs, et les arbres..." le catalogue n'avait pas de fin. "de tout mon coeur".
Que faire devant une telle accusation? Car c'en était une. Anna avait dépassé tout l'accessoire et résumé l'essence de toute connaissance en une phrase " Et Dieu dit: Aime moi, aime-les, aime tout, et n'oublie pas de t'aimer toi même."
Cette façon des adultes d'aller à l'église mettait Anna très mal à l'aise. L'idée d'un culte collectif heurtait le sens des conversations intimes qu'elle avait avec Dieu. Quand à se rendre à l'église pour rencontrer Mister God, voila qui était absurde. S'il n'était pas partout, il n'était nulle part? Elle ne voyait pas le rapport entre l'église et "parler avec Mister God". Pour elle, tout était limpide: on allait à l'église pour recevoir le message, on en sortait pour agir. Si on continuait à aller à l'église, c'est qu'on avait rien reçu, ou qu'on avait compris, simplement "pour se faire voir".


- Mister God a tout fait, non?
Aucune raison de dire qu'en fait je n'en savais rien. Je dis "Oui"
- Même la poussière et les étoiles et les animaux et les gens et les arbres et tout et les"trucmuches"? "Les trucmuches étaient les petites créatures que nous avions vues au microscope.
-Oui, dis-je, il a tout fait.
Elle fit un signe d'accord et poursuivit: "Est ce que Mister God nous aime vraiment?
-Surement, dis-je, Mister God aime tout.
- Mais alors, dit-elle, pourquoi permet-il aux choses d'avoir du mal et de mourir?" On sentait à sa voix, qu'elle venait de trahir un grand secret, mais la question avait été pensée, il était nécessaire de la prononcer.
- "Je ne sais pas, répondis-je, il y a des tas de choses que nous ne savons pas sur Mister God.
-Mais alors, poursuivit-elle, s'il y a des tas de chose que nous ne savons pas sur Mister God, comment savons-nous qu'il nous aime?"
Je me sentais glisser dans un trou. Heureusement, elle n'attendait pas de réponse et continuait:
-"Ces trucmuches, je pourrais les aimer à en crever, mais ils ne le sauraient pas, hein? Je suis un million de fois plus grosse qu'eux, et Mister God est un million de fois plus gros que moi, alors comment savoir ce que Mister God fait?"
Elle se tint silencieuse pendant quelques minutes. Plus tard, il m'a semblé qu'elle disait adieu à sa petite enfance. Puis elle continua:
-"Fynn, Mister God ne nous aime pas." Elle hésita. "Il aime pas vraiment, tu comprends, il n'y a s que les gens qui peuvent aimer. J'aime Bossy (un chien) mais Bossy ne m'aime pas. J'aime les "trucmuches", mais eux ne m'aiment pas. Je t'aime toi, Fynn, et toi tu m'aimes, hein?"
Je resserai mon bras autour d'elle.
- Tu m'aimes parce que tu es un gens. Moi j'aime vraiment Mister God, mais lui ne m'aime pas."
Je croyais entendre un arrêt de mort. "Nom de nom, pensais-je, pourquoi faut-il arrive qu'il arrive des choses pareilles? Maintenant, elle a tout perdu. "Mais j'avais tort. Elle s'était déjà assuré une nouvelle prise.
- Non, dit-elle, non, il ne m'aime pas, pas comme toi, c'est différent, c'est des millions de fois plus gros."
J'avais sans doute bronché ou poussé un soupir car elle se releva, s'assit, se mit à rire doucement, puis se jeta sur moi pour dénouer le petit noeud de peine, l'inciser avec la sureté de main d'un chirugien.
- Fynn, tu sais aimer, mieux que n'importe qui au monde, et moi aussi, hein? Mais Mister God, c'est différent. Tu comprends, Fynn, les gens ne peuvent aimer que du dehors, et embrasser le dehors. Mais Mister God, il peut nous embrasser du dedans, c'est différent. Mister God n'est pas comme nous; nous nous sommes un peu comme Mister God, mais pas beaucoup encore.
Je crus comprendre : cela revenait à dire que nous sommes comme Dieu par ressemblance, mais que Dieu n'est pas comme nous par dissemblance. Le brasier de son coeur avait affiné les idées et, petit alchimiste, elle avait changé le plomb en or. Finies, toutes les définitions humaines de Dieu. Bonté, Miséricorde, Amour, Justice, ce n'était là qu'échafaudages autour de l'indescriptibles.
- Tu vois, Fynn, Mister God est différent de nous parce qu'il peut finir les choses et pas nous. Moi, je ne peux pas finir de t'aimer, parce que je serai morte des millions d'années avant d'avoir fini, mais Mister God peut finir de t'aimer, alors ça ce n'est pas le même genre d'amour, hein? "
La première salve m'avait réduit à merci, j'avais déjà amplement de quoi réfléchir, mais elle ne m'épargnerait pas le reste de son artillerie.
- Fynn, pourquoi les gens se battent et font la guerre?
Je tentai de lui exmpliquer comme je pus.
- Fynn comment dit-on, quand on voit les choses autrement?
Après quelques minutes de recherche, elle réussit à extraire de moi l'expression exacte : un "point de vue".
- Fynn, voila la différence. Tu comprends, tout le monde a un point de vue, le sien, mais Mister God n'en a pas Mister God a des "points à voir".
Et quelle différence y avait-il entre "un point de vue" et " des points" à voir?" J'étais collé; mais quelques questions me permirent de lever le mystère. "Point à voir" était une tournure maladroite. Elle voulait dire : "Vue sur des points". C'était donc une salve : l'humanité en général a une infinité de points de vue, alors que Mister God a vue sur un nombre infini de points. Quand je lui proposai sous cette forme, elle aquiesça et attendit que l'enchaîne. Voyons un peu. L'humanité a une infinité de points de vue. Dieu a vue sur une infinité de points. Ce qui veut dire que Dieu est partout. Je sursautai.
Anna partit d'un grand éclat de rire, et je la suivis.
-Tu vois, dit-elle, tu vois? Il y a une autre différence "Nous n'en avions donc pas fini" Mister God connaît aussi les choses et les gens du dedans. Et nous, nous les connaissons du dehors, hein? Alors, tu vois bien, Fynn, que les gens ne peuvent pas parler de Mister God du dehors. On ne peut parler de Mister God que quand on est dedans, du dedans de lui.
Un petit quart d'heure passa encore à fournir ces arguments, enfin, elle soupira : " C'est merveilleux ça?" m'embrassa, et nicha sa tête sous mon bras pour s'endormir.
Dix minutes après :
-Fynn?
- Oui.
- Fynn, tu sais, ce livre sur les quatre dimensions?
- Oui, et alors?
- Je sais où est la quatre, elle est dedans moi.
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Lucile
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MessageSujet: Re: Anna et Mister God   Mer 31 Oct - 14:54

Que je suis contente de voir arriver Anna aux Havres Gris!

J'ai découvert pour ma part Anna à la bibliothèque de Vire il y a une dizaine d'années, véritable ovni, qui avait la chance d'être rangé pas loin de "Gaarder". Donc "Anna et Mister God"Fynn, sa couverture rose avec un dessin hâtif au crayon, son auteur mystérieux, qui était un don à la bibliothèque qui plus est, est rapidement devenu pour moi un livre de légende.

Le premier effet d'Anna, ça a été de me réconcilier avec la religion. C'est une évidence maintenant, mais on ne doit pas confondre le dogme catholique avec la religion, et à l'époque j'avais jeté le bébé avec l'eau du bain. Anna avait posé les premiers jalons d'un rapport plus mystique au divin, sans intermédiaire. Comme on le voit dans le passage sur la messe, le rôle du prêtre est d'enseigner les bases, pour nous laisser ensuite agir.
Le passage où elle explique qu'il n'y a pas besoin d'aller à l'église pour lui parler m'a fait penser à l'extrait que Kamui a mis sur l'enfant qui s'enfuyait en forêt pour trouver Dieu, en expliquant (c'est comme ça que je l'ai compris), que même si Dieu est partout, lui ne peut pas recevoir Dieu en tout lieu. Je pense qu'Anna était vraiment quelqu'un qui voyait Dieu, ou Mister God, partout. Il y a d'ailleurs un passage un peu plus loin dans le livre où elle se désespère parce que personne ne voit la Beauté dans le monde comme elle.

Et vous l'aurez reconnu, mon avatar est aussi Anna.

Sinon à signaler que Anna a une soeur française, avec un style assez différent, Jade. cf Jade et les sacrés mystères de la vie de François Garagnon, dont nous parlerons peut-être plus tard.
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Kamui

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MessageSujet: Re: Anna et Mister God   Ven 2 Nov - 0:26

Moi aussi je suis tombé sous le charme d'Anna et de ses petites vérités de la vie courante.

Voilà un extrait que j'ai retrouvé où Anna avance, preuve à l'appui, que Dieu est vide.

"Tu te souviens, quand tout est devenu rouge à cause du bout de verre, et puis, la couleur de la fleur."
Je me souvenais bien de cela. Nous avions parlé de la lumière réfractée et de la lumière réfléchie. La lumière réfractée par du verre empruntait sa couleur, et la couleur jaune de la fleur était due à la lumière réfléchie. Nous avions vu les couleurs du spectre grâce à un prisme, nous avions fait tourner le disque de Newton et , mélangeant toutes les teintes, nous avions retrouvé le blanc. Je lui avais expliqué que la fleur jaune absorbait toutes les couleurs du spectre, sauf le jaune, qui se trouvait renvoyé vers l'œil de l'observateur. Anna avait digéré l'information et en avait tiré sa conclusion :
"Alors, le jaune, elle n'en veut pas!" Et, au bout d'un moment : "Sa vraie couleur, c'est toutes les autres, qu'elle veut."
Je ne pouvais discuter cela, ne sachant pas ce qu'une fleur pouvait au monde vouloir ou ne pas vouloir.
Toutes ces bribes d'information, voilà qu'elle les avait avalées, mélangées à des petits bouts de verre colorés, soigneusement secouées et pour finir, serties dans son petit vitrail personnel. Il semblait donc que chaque individu naquit avec sa collection de bouts de verre qui s'appelaient "Bon", "Mauvais", "Méchant",etc. Les gens avaient pris l'habitude de poser ces bouts de verre sur leur œil intérieur et de voir toute chose à travers leur couleur et leur nature. C'était, m'expliqua-t-elle, notre manière de justifier nos convictions intimes.
Seulement, Mister God était différent de la fleur. La fleur qui ne voulait pas du jaune était jaune pour nous parce que nous la voyions ainsi. On en pouvait en dire autant de Mister God. Mister God aimait tout, donc il ne réfléchissait rien. Et si Mister God ne réfléchissait rien, nous ne pouvions pas le voir, n'est ce pas? Si bien qu'autant que nous sachions, autant que nous soyons capable de saisir la nature de Mister God, nous étions bien forcés d'admettre qu'il était vide. Non pas vide parce qu'il n'y aurait rien eu en lui, mais vide parce qu'il ne refusait rien, et qu'il ne pouvait donc rien réfléchir en retour!
Bien sûr, on pouvait tricher si l'on voulait, on pouvait mettre son petit bout de verre marqué "Mister God est amour" ou "Mister God est bonté" mais alors, évidemment, on méconnaissait la vraie nature de Mister God. Essayez simplement d'imaginer le genre d'"objet" qu'est Mister God, s'il accepte tout, comprend tout, s'il ne renvoie, ne réfléchit rien. Voilà comment est un VRAI DIEU, disait Anna. Et voilà ce qu'on nous demandait, jeter nos bouts de verre de couleurs pour voir clair. Ce qui ne facilitait pas les choses, c'est que le Pied-Fourchu était un important producteur de bouts de verre.


Voilà donc ce petit extrait. Mais il y en a tellement d'autres! Impossible donc de tous les mettre mais à mon tour je conseille ce livre à toutes les personnes un peu "fachées" avec le catholicisme et qui sont prêtes à recevoir une belle leçon de vie par une petite fille inoubliable.
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